Internet et les jeunes: désolé, ça se passe plutôt bien

Bonne nouvelle pour vos enfants : Internet est moins dangereux que la vie puisque seulement 82,5% des jeunes y ont fait une expérience “malheureuse”, contre 100% dans la vie réelle, de la souffrance à la naissance lorsque l’air pénètre les poumons en passant par les griffes aux genoux et autres garçons expurgeant leur trop-plein d’hormones d’une main aux fesses. C’est la conclusion d’une étude récente menée par Fréquence écoles, association d’éducation des jeunes aux médias, intitulée “Comprendre le comportement des enfants et adolescents sur Internet pour les protéger des dangers.”
Plus sérieusement -quoique…-, l’enquête en question, offre une vision dédramatisante sur le sujet, soulignant l’inadéquation entre la prévention et la réalité des risques.

Il faut dire que les auteurs, Barbara Fontar et Elodie Kredens, sont parties sans a priori quant à la définition du terme danger et sur la hiérarchie, une méthodologie appréciable en ces temps de lutte anti-Hadopi et de reportages racoleurs.

“Il est difficile d’appréhender [la notion de danger] sans être tenté de lui appliquer des principes normatifs. Si le danger est une situation dans laquelle un individu est menacé sur le plan physique, psychologique ou social, sa définition, sa perception et son expérimentation restent pour partie subjectives.”

“Afin de minimiser les biais et pour ne pas influencer les jeunes dans leurs réponses nous avons pris soin de ne jamais suggérer les dangers potentiels d’Internet. En entretien, nous avons fait en sorte que les jeunes initient eux mêmes la thématique des risques ou bien nous avons l’avons abordée sans pour autant orienter leurs visions des dangers. Cette précaution s’est traduite dans la phase qualitative par le choix d’une question ouverte.”

Au terme de leur enquête, il ressort que les jeunes n’ont globalement pas un comportement à risques sur le web. Loin de l’image de l’ado naïf errant sans but, facile proie du premier cyber-pervers venu, ils ont ainsi un usage extrêmement bordé du Net :

Chez les jeunes, les « aventuriers de la toile » sont plutôt rares comparés aux « voyageurs organisés ». Une majorité a d’ailleurs balisé ses sentiers en utilisant des moteurs de recherche, en allant toujours sur les mêmes sites et en créant des « favoris ». Certains ont même des rituels de navigation et surfent selon un ordre déterminé.

En outre, Internet est avant tout pour eux un outil de loisir et de socialisation avec leurs pairs. 9 sur 10 regardent des vidéos (films, clips) et écoutent de la musique, 8 sur 10 s’en servent pour jouer. Sur le podium de leur sites favoris, on retrouve Facebook, Youtube et MSN. Enfin, 3 sur 4 utilisent Internet pour discuter et rester en lien avec leur cercle de connaissances :

La grande majorité des jeunes n’utilise pas Internet pour élargir son réseau relationnel. On constate que la plupart des inconnus rencontrés sur le Net le restent. Si 1/3 du panel a déjà noué des relations amicales avec des gens sur Internet, lorsque les jeunes entament des relations, elles sont éphémères et peu approfondies. Si quelques cas d’amitiés nous sont rapportés lors des entretiens, ils débouchent très exceptionnellement sur des appels téléphoniques ou sur une rencontre. Ce sont donc plus de deux jeunes sur trois qui s’abstiennent de nouer des contacts avec des personnes inconnues.

En clair, ils chattent chez eux avec leurs potes de la cour ou ils écoutent de la musique (voire les deux en même temps, petits malins).

Si inconnu il y a, il faut le relativiser :

Derrière chaque inconnu sur Internet ne se cache pas un/une pervers(e). L’inconnu est aussi celui qui répond à des questions sur un forum, qui laisse des commentaires sur un blog, qui devient un partenaire de jeu le temps d’une partie et qui s’en retourne sans que des liens se soient créés pour autant.

Ils font également montre de prudence :

S’ils ont été contactés par des gens qu’ils ne connaissent pas, la majorité des jeunes, quel que soit leur âge, n’accepte pas de discuter avec eux. Ils refusent ainsi d’ajouter des contacts inconnus sur MSN ou Facebook, ils déclinent des invitations sur les jeux en ligne pour devenir partenaire temporaire ou membre d’une guilde et n’ouvrent pas les mails d’incon- nus. Rappelons qu’un tiers des jeunes a noué des relations amicales avec des gens sur Internet. En outre, c’est moins d’un jeune sur trois qui discute en ligne avec des inconnus.

De même, les forums ne les intéressent pas puisque seulement 8% y naviguent souvent et plus de la moitié (54,8%) n’y met jamais la souris.

Sur le décalage entre les représentations des jeunes comme des parents et le réel expérimenté, les chiffres sont éloquents. Le danger n’est pas du tout là où ils pensent :

Ainsi, alors que 44,9% d’entre eux considèrent la mauvaise rencontre comme le danger n°1, ce sont 7,7% d’entre eux qui se sont vus fixer un rendez-vous par un inconnu. Une question se pose sur la sensibilisation aux risques : sans remettre en cause le potentiel de gravité de tels faits, l’abondance des informations sur les mauvaises rencontres ne conduit- elle pas à rendre moins visibles d’autres expériences fâcheuses plus fréquemment rencontrées par les jeunes ?

La pédopornographie, cet épouvantail si commode, affiche un misérable 1,4%, un chiffre logique. Et en tête, on retrouve… le virus et/ou piratage, avec 36, 4%, talonnée par la pornographie (un chiffre à relativiser toutefois car les jeunes seraient moins enclins à confier avoir vu du porn.)

Certes, il est déplaisant de voir un méchant virus flinguer votre ordi, voir surgir une image de fellation peut aisément choquer, mais c’est bien moins traumatisant et dangereux que de se retrouver avec un vilain monsieur de vingt ans votre aîné dans une chambre glauque d’hôtel. En revanche, c’est moins vendeur médiatiquement.

Si les reportages racoleurs ont peut-être eu un effet positif, notent les auteurs, c’est d’inciter à plus de prudence. À défaut d’honorer la profession de journaliste par leur déontologie.

Si la plupart des jeunes ont fourni des données personnelles, c’est parce qu’il est difficile dans l’état actuel du web de faire autrement, contextualisent les auteurs. Et encore, certains font preuve de prudence, parmi les plus âgés, en en donnant de fausses. Guillaume (16 ans) explique ainsi : « et puis quand t’as un formulaire à remplir sur Internet je mets jamais mon nom. Je mets ” Durand”, “Dupond”. L’adresse, je mets une connerie. » Au demeurant, ce type d’attitude n’a rien d’étonnant.

Donc Dieu merci, la situation n’est pas catastrophique, loin de là. Loin de nous l’idée de nier l’existence de  risques, simplement, ils appellent prévention sans diabolisation. La demande est bien réelle, de la part des jeunes mais aussi bien sûr des parents qui ont une image réductrice du grand méchant Net, “prenant les symptômes pour des causes”. Plus de quatre jeunes sur cinq pensent que la prévention est importante. Leurs inquiétudes vont à la mauvaise rencontre (44,9%), puis aux virus, spams… (33,6%) et enfin aux contenus violents ou choquants (14,8%)

En conclusion, les auteurs de l’étude appellent à reformuler la prévention aux dangers de l’Internet en partant de ce portrait plus réaliste du comportement de nos enfants. Malheureusement, l’étude laisse sur sa faim concernant la suite à donner, égrenant juste quelques pistes à la fin. On va essayer d’y remédier ;-)

Télécharger le rapport complet

OWNI vous propose de participer à l’élaboration d’une plaquette de prévention aux dangers de l’Internet, dans le cadre d’une collaboration avec les missions prévention et communication de Paris. Ce blog Pedagogeek et sa page wiki attendent vos contributions :-)

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Photo CC Flickr aldoaldoz

Sur l’Internet, les enfants ne s’éduquent pas seuls

La semaine dernière avait lieu aux Etats-Unis le procès de Lori Drew, une Américaine de 49 ans qui s’était faite passée en 2006 sur MySpace, avec l’aide de sa fille Ashley, pour un jeune garçon de 16 ans, Josh Evans. Cet adolescent fictif avait flirté en ligne avec une adolescente “amie” de sa fille, Megan Meier, 13 ans, avant de finir, après plusieurs semaines, par la rejeter brutalement, d’un e-mail lapidaire : “Le monde serait meilleur si tu n’existais pas”. L’après-midi même, la jeune adolescente était retrouvée pendue dans sa chambre.

Première poursuite criminelle dans une affaire de harcèlement sur Internet dans l’histoire de la justice américaine, rapporte l’AFP, Lori Drew vient d’être condamnée non pas pour son crime, mais pour des délits de fraude informatique et d’harcèlement liés au fait que son utilisation d’Internet contrevenait aux règles d’utilisation de service de MySpace. “En mettant l’accent sur la technologie, les juges semblent montrer que la technologie a quelque chose à voir avec cette atrocité”, s’enflamme la sociologue américaine danah boyd sur son blog.

“Soyons clairs. Le suicide de Megan Meier est une tragédie. Le fait qu’il ait été précipité par l’intimidation est horrible. Et le fait qu’un adulte ait été en cause est carrément odieux. Mais en se focalisant sur MySpace, les gens passent à côté du problème.”

Avec l’Internet, le harcèlement, la rumeur et l’intimidation deviennent plus visibles…

“(…) L’intimidation est une pratique horrible, mais c’est aussi une réponse commune qu’utilisent les gens qui luttent pour élever leur statut social. Le harcèlement, le colportage de rumeur et l’intimidation ne sont pas propres aux pratiques adolescentes. (…) La différence est que les adultes ont appris à manipuler et à cacher leurs traces. En d’autres termes, les adultes sont beaucoup mieux équipés pour faire des dommages avec ces pratiques que les enfants et les adolescents. (…) Lori Drew a abusé de son pouvoir et de sa connaissance de la psychologie pour humilier et torturer une jeune fille. Il est dommage que la plupart des lois se concentrent sur la dénonciation des violences sexuelles et physiques et négligent la violence psychologique qui est difficile à justifier et à poursuivre”, explique la chercheuse. Pourtant, elle aurait dû être jugée pour maltraitance d’enfant plutôt que pour un crime de nature informatique, dénonce encore danah boyd.

un cliché de Steven Fernandez,  http://flickr.com/photos/stevenfernandez/2370347860/

Ce cas n’est pas typique, rappelle avec prudence la chercheuse dans un contexte ou la généralisation est souvent trop rapide. Pour l’instant, l’intimidation est plus courante et souvent plus terrible en face en face qu’en ligne. “L’intimidation n’a pas augmenté avec l’Internet, mais sa visibilité aux adultes, elle, oui. Les enfants ont toujours subi des intimidations par leurs pairs à l’école, sans que les adultes ne le sachent toujours. Or, désormais, sur le web, les adultes peuvent le voir. Pour la plupart des gens, cela signifie que l’Internet est coupable. Étouffer l’intimidation en ligne ne la fera pas disparaître, mais risque juste de la renvoyer vers la clandestinité, alors que la visibilité nous donne un avantage que nous pourrions utiliser pour essayer de l’arrêter.”

… une visibilité que nous pourrions utiliser pour agir

L’Internet rend les petits actes d’intimidation beaucoup plus visibles, ce qui rend aussi plus facile pour les parents d’aider leurs enfants à trouver des pistes de solutions. C’est un avantage, reconnaît la chercheuse, car les parents n’apprennent souvent l’intimidation que trop tard, quand elle a atteint un paroxysme insupportable.

Malheureusement, tous les parents ne sont pas fortement impliqués dans la vie des jeunes ou ne suivent pas avec assiduité les propos qu’ils tiennent sur les sites sociaux qu’ils fréquentent. Au contraire, l’intimidation est souvent liée à des problèmes familiaux. Sans compter que l’intimidation est souvent un mode de fonctionnement initié par la victime avec le désir d’attirer l’attention sur elle, explique encore danah boyd. Un mode de fonctionnement qui créé rapidement un cercle vicieux. “C’est pourquoi nous avons besoin le plus souvent de solutions qui vont au-delà des parents et des enfants”

“La chose la plus importante dont nous avons besoin sont des travailleurs de rue numérique”, avance la chercheuse. “Nous avons besoin d’un collège de jeunes adultes capables de venir aider les adolescents en difficulté et capables de leur venir en aide en ligne. Nous avons besoin de travailleurs sociaux en ligne au contact des enfants et capables de les aider à comprendre les options qui s’offrent à eux”, explique-t-elle encore.

Les éducateurs de rue, rappelle le psychologue Yann Leroux, réagissant avec enthousiasme aux propos de danah boyd, jouent un rôle de prévention “en tentant de modifier les trajectoires d’isolement et en travaillant à la reconstruction du lien social. Puisque nos vies se passent de plus en plus en ligne, il serait sans doute fructueux de développer des actions éducatives en ligne. Une telle action éducative pourrait toucher facilement les adolescents, en rendant disponible en ligne la présence d’un adulte qui rappellerait les règles essentielles du rapport à l’autre et à soi-même. Il pourrait être une médiation efficace auprès des administrateurs d’un réseau social dans les cas de harcèlement. Comme dans le monde hors ligne, son travail serait basé sur la libre adhésion et le respect de l’anonymat. C’est un travail qui est à distinguer du travail de modérateur qui existe sur les forums et les réseaux sociaux. L’éducateur n’a pas ici techniquement de pouvoirs de modération. Il peut être un tiers dans une dispute enflammée, mais aussi un autre a qui parler.”

Sur l’Internet non plus, les enfants ne s’éduquent pas seuls

Certes, à l’image de la campagne publicitaire démagogique que s’apprête à lancer le secrétariat d’Etat chargé de la famille (vidéo), “l’Internet introduit l’espace public dans nos maisons”, rappelle la chercheuse américaine. Cette idée terrifie surtout les adultes explique-t-elle, mais cela montre surtout que les adultes n’ont pas de réflexion sur la façon de l’utiliser à leur avantage. Dix agressions pédophiles sur le Net en France depuis 2005, c’est certainement dix de trop comme le dit le chroniqueur de France Inter, David Abiker, mais cela n’en fait pas pour autant un phénomène de société. “Plutôt que de se concentrer uniquement sur les adultes perturbés qui abordent les enfants, construisons plutôt des systèmes pour obtenir des adultes formés à atteindre les enfants perturbés”, propose la chercheuse. “Les adolescents qui sont blessés en ligne le sont aussi hors ligne. On peut rendre silencieux leurs cris en ligne en verrouillant l’Internet, mais cela n’aidera pas à régler le cœur du problème. Nous avons les outils pour faire quelque chose : nous avons juste besoin de la volonté et du désir pour le faire.”

“J’aimerais que nous puissions revenir en arrière et protéger Megan Meier des tourments qui lui ont été infligés par Drew et sa fille. Nous ne le pouvons pas. Et je ne suis pas sûr que toutes les mesures techniques et juridiques du monde permettront de prévenir des cas similaires. Ce que nous pouvons faire, c’est mettre en jeu des structures capables d’aider les enfants qui courent des risques. Nombre d’entre eux sont invisibles. Mais il y a des enfants qui sont battus et qui en parlent sur leurs blogs. Il y a des enfants qui humilient publiquement d’autres enfants pour attirer l’attention. Il y a des enfants qui cherchent des rapports sexuels avec des étrangers comme une forme de reconnaissance. Il y a les enfants qui sont seuls, suicidaires et auto-destructeurs. Ils sont en ligne. Ils appellent à l’aide. Pourquoi n’écoutons-nous pas ? Pourquoi en sommes-nous encore à accuser la technologie ?”

Le psychologue Yann Leroux prolonge d’ailleurs intelligemment le propos : “Les enfants ne s’éduquent pas seuls. Dans les mondes numériques comme ailleurs, ils ont besoin du soutien et de l’appui des adultes. Laisser flotter l’idée que les mondes numériques appartiennent aux adolescents est le plus mauvais service que l’on peut leur rendre. D’abord parce que c’est tout simplement faux. Les serveurs de MySpace ou de la skyblogosphère sont gérés par des adultes et font partie d’une économie qui n’a pas grand-chose a voir avec les problématiques adolescentes. C’est ensuite un mauvais service, car c’est construire des NeverLand numériques dans lesquels la loi et la responsabilité ne seraient pas celles des adultes. Or, c’est une chose que les adolescents repèrent les interstices de la culture pour y construire des contre-espaces (qui deviendront des espaces banals une génération plus tard), c’en est une autre que de leur construire une sorte de réserve leur laissant penser qu’ils sont hors du travail de transmission de la culture.”
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Image : cc Steven Fernandez.

Billet initialement publié sur InternetActu en décembre 2008

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Il n’y a pas de solution imparable pour protéger les enfants sur l’Internet

Selon un rapport publié par l’Internet Safety Technological Task Force et le Berkman Center for Internet and Society de l’université d’Harvard, intitulé Enhancing Child Safety & Online technologies (Améliorer la protection des enfants et les technologies en ligne), il n’y a pas de solution imparable pour protéger les enfants sur l’Internet.

The waiting Game, par Shavar :   http://www.flickr.com/photos/shavar/27049857/
Image : cc par Shavar.

Le premier risque que rencontrent les enfants en ligne vient des autres enfants !

L’étude montre tout d’abord que dans la plupart des cas, les adolescents sollicités par des adultes sur l’Internet sont conscients du caractère sexuel de ces sollicitations. Mais les chercheurs signalent surtout la nécessité… d’en savoir plus sur les réels risques encourus par les enfants. Ainsi, les sollicitations sexuelles de mineurs à mineurs sont beaucoup plus fréquentes, mais demeurent elles aussi à ce jour insuffisamment étudiées. Si on a coutume de dire qu’un mineur sur cinq fait l’objet d’avance sexuelles via l’Internet, 90 % de ces “avances” sont le fait de personnes du même âge. Selon les chercheurs, entre 2000 et 2006, le pourcentage de jeunes qui disent avoir fait l’objet d’avances sexuelles sur Internet aurait même diminué (passant de 19 à 13 %). Par ailleurs, beaucoup de ces propositions tiendraient plus de la plaisanterie que d’une véritable invitation à passer à l’acte : le problème étant bien évidemment, là encore, d’arriver à mesurer un phénomène souvent plus subjectif qu’objectif, rappellent les chercheurs. Dans quels cas, se faire accueillir sur un tchat ou un forum privé par un “Déshabille-toi” ou “Tu veux voir ma…”, est-il une sollicitation directe ou une formulation générationnelle – peu heureuse certes -, comme l’explique au Figaro, l’association Action Innocence, une association de lutte contre la pédophilie en ligne.

Faut-il s’étonner que les adolescents découvrent leur sexualité avec les outils qui sont les leurs ? Comme le montre une autre étude (.pdf) commandée par une association américaine de prévention contre les grossesses non désirées chez les adolescentes (et rapportée par Numerama), un adolescent américain sur cinq et un jeune adulte sur trois ont déjà envoyé des photos ou des vidéos d’eux-mêmes nus ou à moitié nus par l’Internet ou par téléphone mobile. Et ils le font le plus souvent en toute conscience : les 3/4 des jeunes sondés reconnaissent qu’envoyer des contenus sexuellement suggestifs “peut avoir des conséquences négatives sérieuses” et 44 % savent que ces contenus peuvent être partagés avec d’autres personnes que les premiers destinataires. On le comprend à cet exemple, ce sont les conséquences sociales de ce qu’ils font sur l’Internet, qui sont importantes à comprendre pour les enfants.

L’étude de l’Internet Safety Technological Task Force montre également que les menaces les plus fréquentes auxquelles sont confrontés les mineurs sont l’intimidation et le harcèlement par les pairs, tant en ligne, que dans la vie réelle. Moins que des espaces de prédation sexuelle, les sites sociaux sont plus souvent utilisés dans des cas de harcèlement, parce qu’ils sont largement utilisés par les jeunes et qu’ils tendent à renforcer les relations sociales préexistantes, même dans leurs formes les plus détestables.

Certes, l’Internet augmente la disponibilité de contenus nuisibles, problématiques ou illégaux, mais sans pour autant augmenter démesurément l’exposition des mineurs à ces contenus. L’exposition à la pornographie en ligne est possible, mais ceux qui sont le plus susceptibles d’y être exposés sont ceux qui la cherchent, notamment les adolescents masculins les plus âgés. Et les mineurs ne sont pas égaux face aux risques en ligne, explique le rapport. Ceux qui sont le plus soumis à des risques ont souvent des comportements à risque et éprouvent des difficultés dans leur vie réelle. Le fonctionnement de la famille de certains mineurs constitue un meilleur indicateur des risques auxquels ils sont exposés que l’utilisation de certains médias ou de certaines technologies.

Il n’y a pas de solution technologique à la sécurité en ligne des mineurs

Le groupe de travail a également examiné d’une manière détaillée (.pdf) une quarantaine de technologies susceptibles d’aider à la protection des mineurs sur l’Internet regroupée en 5 grandes familles : les technologies de vérification d’âge et d’identification ; les technologies de filtrage, de surveillance et d’audit ; les technologies d’analyse de textes (pour déterminer l’âge des discutants ou créer des alertes sur certains contenus…), les technologies de biométrie et les technologies de profilage et d’identification individuelle (qui permettent le repérage nominatif d’individus suspects en croisant les données sur les membres d’un réseau et des données de police par exemple). Selon les experts, ces technologies commencent à prouver leur efficacité, comme le montre le travail que réalise MySpace en matière de surveillance de ses membres ou de croisement de ses abonnés avec des fichiers de délinquants sexuels, explique la Technology Review.

Mais ces technologies posent à leur tour des problèmes. Le respect de la vie privée est l’un d’entre eux. Leur coût (en argent, en temps, en acquisition de compétences…) pour les familles en est un autre, même si les chercheurs ont constaté que ce sont les principaux sites sociaux eux-mêmes qui bien souvent innovent pour améliorer la sécurité des mineurs qui les utilisent.

Et puis, si ces mesures s’avèrent le plus souvent utiles pour atténuer les risques, aucune n’est imparable : “Le Groupe de travail reste optimiste sur le développement de technologies pour améliorer la protection des mineurs en ligne et pour soutenir les institutions et les individus impliqués dans la protection des mineurs, mais met en garde contre une approche qui reposerait sur la seule technologie. La technologie peut jouer un rôle utile, mais elle ne résoudra pas à elle seule le problème de la sécurité des mineurs en ligne. Seule une combinaison de technologies et d’accompagnement parental, éducatif, social, législatif et politique (…) peut aider à résoudre des problèmes spécifiques que les mineurs rencontrent en ligne.”

Dans ses recommandations, le Groupe de travail ne demande donc pas au procureur général qui a commandité l’étude d’approuver ou de soutenir une technologie ou une autre, mais plutôt de favoriser le travail commun des membres de la communauté Internet avec les chercheurs, les experts, les services sociaux pour développer des technologies, fixer des normes, partager des données, promouvoir les bonnes pratiques. Les recommandations insistent enfin sur le fait que parents, professeurs, accompagnateurs et personnels soignants doivent se renseigner sur la manière dont leurs enfants utilisent l’Internet pour utiliser de bons outils, améliorer la sécurité, s’impliquer dans l’utilisation d’Internet des enfants et surtout être attentifs aux mineurs à risques.

La tentation de l’hypercontrôle, une anti-éducation

L’occasion encore une fois pour la sociologue danah boyd, qui faisait partie du comité d’expert qui a rédigé ce rapport, d’enfoncer le clou, par rapport aux propos qu’elle tenait déjà il y a quelques semaines (cf. Sur l’Internet, les enfants ne s’éduquent pas seuls): “la question ne devrait pas être de savoir si l’Internet est sûr ou pas sûr, mais de savoir si les enfants vont bien ou pas. Et nombre d’entre eux vont mal.”

Je crois fermement, poursuit-elle, que nous devrions arrêter de parler d’Internet comme la cause et commencer à prendre l’Internet comme le mégaphone qu’il est. L’Internet rend visible la manière dont de nombreux enfants ne sont pas bien dans leurs baskets. “Il n’y a pas de solution magique. Les problèmes qui existent ne peuvent pas être résolus en empêchant les adultes de communiquer avec des mineurs, ni par le filtrage de contenus. (…) Il est enfin essentiel d’impliquer les jeunes, car nombre d’entre eux se livrent à des comportements à risques en raison bien souvent de facteurs externes qui doivent être abordés.”

Comme l’explique très bien Pierre Mounier d’Homo-numericus en faisant référence à la thèse que danah boyd vient brillamment de soutenir et de publier en ligne sur son blog, “finalement, c’est la notion même de vie privée qui apparaît transformée et faire l’objet du plus grand malentendu entre adolescents et adultes : alors que ces derniers la comprennent essentiellement comme l’interdiction de l’accès aux informations les concernant, les adolescents la conçoivent plutôt comme un contrôle sur cet accès”

“Plus intéressant encore”, souligne Pierre Mounier, “est le constat fait par la chercheuse, que la multiplication des discours alarmistes sur les dangers réels ou supposés des réseaux sociaux aboutit à des effets strictement inverses à ceux qui sont souhaités. Ainsi, angoissés par ces messages à répétition, les parents sont tentés de vouloir surveiller les activités de leurs enfants sur ces réseaux, de les décourager ou pire, de les empêcher, toutes choses qui aboutissent à une seule chose : encourager ces adolescents à dissimuler leurs pratiques. danah boyd insiste beaucoup là-dessus et ce faisant, elle porte un message politique fort : la tentation de l’hyper-contrôle constitue une anti-éducation qui renforce le clivage entre les générations, conduit les adolescents à refuser tout contact avec les adultes, et leur apprend à mentir.”

La parentalité numérique, c’est d’abord de la parentalité

La défenseure des enfants, Dominique Versini, ne disait pas autre chose à l’AFP : “les jeunes déplorent l’ignorance des adultes sur l’Internet”. Ce n’est pas l’outil qui est dangereux, c’est de laisser les enfants l’utiliser seuls. De la même manière que l’on éduque nos enfants à se comporter en société, il nous faut les accompagner dans l’utilisation des outils numériques. Il faut en particulier aider les enfants à comprendre que ce qu’ils font sur l’Internet a des conséquences et que c’est à eux d’en être maîtres. En particulier, si l’information qu’ils postent aujourd’hui sur le web ou qu’ils envoient à leurs amis leur semble insignifiante ou amusante, il n’en sera peut-être pas de même dans quelques années, comme l’explique Lidija Davis sur le ReadWriteWeb qui rappelle que ces outils ne proposent pas vraiment de bouton “effacer”.

La parentalité numérique, c’est d’abord de la parentalité, pas de la technologie. Comme le rappelle très pédagogiquement André Gunthert, professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, commentant la même étude, “aucune solution technique ne peut exonérer d’une démarche éducative et sociale”. C’est à nous à nous intéresser à ce que font nos enfants.

Ce n’est pas tant l’enfant qui doit être protégé que l’adulte qui doit savoir l’accompagner, qui doit savoir lui donner quelques règles pour utiliser ces outils. La règle n’est pas nécessairement de lui fournir un téléphone mobile à son entrée en 6e, ou un accès à l’Internet dans sa chambre, mais bien d’expliquer à son enfant comment l’Internet fonctionne non pas techniquement (ils le savent mieux que nous), mais socialement.

Billet initialement publié sur InternetActu en janvier 2009

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Non, elles n’ont pas rencontré leurs agresseurs sexuels sur Internet

Photo CC Flickr novon

Impliquée dans le Réseau Education-Médias, au Canada, Emmanuelle Erny-Newton revient sur l’image erronée du web comme lieu de prédation sexuelle des pédophiles. Utiliser un tel cliché est contreproductif dans le cadre d’un discours de prévention.

En tant que pédagogue œuvrant pour l’éducation aux médias, je ne peux que me réjouir du fait que l’Ontario ait décidé d’inclure à son cursus scolaire des leçons sur la sécurité sur Internet.

Le court article du Globe and Mail rapportant ce changement m’a cependant laissée confuse ; en effet, l’article ajoutait « Ce changement est annoncé le jour même où la police de l’Ontario vient d’interpeller trente-cinq personnes pour possession de pornographie infantile » (c’est moi qui traduit).
Ah ? Le message subliminal de l’article est en substance : ceci (danger de pédopornographie) explique cela (leçons de sécurité sur Internet). Le coup de filet de l’Ontario aurait-il donc montré que les jeunes victimes ont rencontré leurs bourreaux en ligne ? me dis-je in petto…

Pour en avoir le cœur net, je remonte jusqu’au communiqué de presse diffusé par les services de police. Là, plutôt qu’une réponse directe à ma question, j’y trouve la citation suivante de l’inspecteur Scott Naylor, chef de la Section de l’exploitation sexuelle des enfants de la Police provinciale de l’Ontario : « Les parents et les tuteurs doivent s’informer eux-mêmes sur la technologie que leurs enfants utilisent afin de les protéger comme il convient. Malheureusement, la plupart des parents et des tuteurs sont loin de comprendre la technologie du Web aussi bien que leurs enfants. »
Si suite à l’arrestation de prédateurs sexuels, l’inspecteur Scott Naylor prend la peine d’exhorter les parents à « protéger les enfants en ligne », cela semble indiquer que les jeunes victimes ont bien été trouvées sur Internet.

Ce qui me gêne, cependant, c’est que ma conclusion n’est qu’une inférence. Afin d’aller au fond des choses, je décide d’appeler le sergent Pierre Chamberland, Coordonnateur des relations avec les médias, dont les coordonnées se trouvent sur le communiqué de presse.

Moi : « Pouvez-vous me dire si les victimes dont vous parlez avaient rencontré leurs agresseurs sur Internet ? »

Lui : « Non, elles n’ont pas rencontré leurs agresseurs sur Internet. »

Moi : « Mais alors, pourquoi la citation de l’inspecteur Scott met-elle l’emphase sur la sécurité des enfants en ligne ? »

Lui : « Parce que c’est souvent en ligne que les victimes d’abus sexuels rencontrent leurs prédateurs. »

Heu… non. Les recherches sur le sujet montrent de façon consistante que les prédateurs sexuels prennent généralement leurs victimes dans leur cercle familial ou relationnel. C’est à l’évidence bien plus simple pour eux.

Une grande partie du discours sécuritaire sur Internet est de la désinformation

Dans son rapport Techno-Panic & 21st Century Education: Make Sure Internet Safety Messaging Does Not Undermine Education for the Future, Nancy Willard, du Center for Safe and Responsible Internet Use, note qu’une grande partie du discours sécuritaire sur Internet est de la désinformation : on y présente le Web comme un lieu où les jeunes sont à haut risque de prédation sexuelle, alors que la recherche et les statistiques d’arrestations témoignent du contraire. Au Canada, les statistiques combinées de 2006 et 2007 révèlent que le nombre d’individus déclarés coupables de leurre d’enfants sur Internet s’est élevé à… 89, et ce sur tout le territoire canadien. Voilà qui met certainement en perspective la panique morale à propos du Web comme premier pourvoyeur de prédation sexuelle.

Mais alors pourquoi forces de l’ordre et les journalistes dans la foulée continuent-ils à entretenir l’idée qu’Internet est un haut lieu de prédation sexuelle ?

Pour les journalistes, tout du moins, il semble qu’il y ait souvent confusion entre le Net comme lieu de diffusion de pédo-pornographie et lieu de prédation sexuelle. Voyez par exemple l’article du Devoir Cyberpédophilie – Les plus jeunes sont les plus maltraités . L’article traite de la diffusion de pédo-pornographie sur la Toile, mais l’image et le sous-titre qui accompagnent l’article (« Le Canada reste un des refuges préférés des prédateurs de la Toile ») créent la confusion en illustrant le thème de la prédation sur Internet.

Quant à la vision erronée du web comme lieu de prédation, chez les forces de l’ordre, Nancy Willard l’explique ainsi : « D’une certaine façon, ceci est compréhensible. Chercher à appréhender ce problème complexe rappelle la parabole des sages aveugles essayant de décrire un éléphant. La police, malheureusement, a la responsabilité de se tenir au niveau de « l’arrière-train ». Il n’est donc pas surprenant que leur perception de l’éléphant ait été influencée par les excréments qu’ils voient régulièrement. Cependant, l’analyse même de leurs propres données montre qu’ils ne décrivent pas correctement l’excrément.»

Les prédateurs en ligne mentent rarement sur leur âge

Voyons donc ce que disent les données, afin de « décrire correctement l’excrément », pour reprendre Willard.
Dans les cas débouchant sur des poursuites, les individus accusés de leurre d’enfants sur Internet étaient le plus souvent des hommes de 18 à 34 ans. Les données montrent également que les prédateurs sexuels mentent rarement sur leur âge ou leurs motifs, lorsqu’ils prennent contact avec un jeune en ligne. Leur tactique n’est pas la tromperie mais la séduction : ils manifestent beaucoup d’attention, d’affection et de gentillesse envers les jeunes, les amenant à croire qu’ils sont réellement amoureux. La plupart des jeunes qui acceptent alors une rencontre en personne le font en sachant qu’ils vont s’engager dans une relation sexuelle – relation sexuelle qui sera d’ailleurs répétée dans 73% des cas. Très peu de cas (5%) sont de nature violente, selon le Crimes Against Children Research Center.

Or ce portrait est très éloigné du portrait typique du « cyber-prédateur », tel que les parents se le représentent au vu de ce que disséminent la police et les journalistes dans leur foulée ; lorsque, durant mes présentations, je pose la question « Quel est à votre avis le profil d’un prédateur sexuel sur Internet ? », je n’ai jamais encore obtenu d’autre réponse qu’une description en règle du « pervers pépère » tel que Gotlib le croquait dans les années 80. Comment pourrait-il en être autrement lorsque les gouvernements mêmes propagent cette image erronée : voyez par exemple cette campagne (dite) d’intérêt public diffusée dans de nombreux pays (le « pervers pépère » apparaît à la toute fin).

La représentation inexacte des « cyber-prédateurs » n’est pas anodine : elle débouche hélas sur une réponse éducative inadaptée. Finkelhor insiste sur le fait que pour outiller les jeunes contre les prédateurs en ligne, il ne s’agit pas de les inciter à se méfier de tout le monde sur le Net, mais bien plutôt à débusquer ceux qui jouent sur la « naïveté émotionnelle » des adolescents pour les entraîner dans une relation prétendument « amoureuse ». De fait, la recherche montre que les jeunes les plus à risque sont ceux qui ont des problèmes émotionnels tels que de mauvaises relations avec leurs parents, ou des difficultés à trouver ou accepter leur identité sexuelle.

Dresser un portrait erroné des « prédateurs en ligne » n’est vraiment pas un cadeau que l’on fait à nos jeunes ; il leur fait courir un risque réel, celui de ne pas repérer le danger lorsque (et si) il se présente –et même de se méprendre sur le danger lui-même : mettre en garde nos enfants contre des quinquagénaires obsédés cachant leurs intentions et leur âge pour mieux violenter leurs victimes récalcitrantes, laissera la part belle aux prédateurs réels : ceux qui parlent ouvertement de sexualité à des adolescents en train de découvrir la leur ; des individus qui suscitent et cultivent les sentiments de leurs victimes ; des hommes jeunes qui n’auront en rien, de par les standards médiatiques, la gueule de l’emploi.

Pour de plus amples informations sur le sujet, je vous invite à consulter la section Risques et préjudices sexuels de notre site Web Averti.

Billet initialement publié sur le site  du Réseau Education-Médias sous le titre “La gueule de l’emploi : Internet, risques sexuels et représentation médiatique”